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Lettre N° 1
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Archives de la Lettre de l'Institut
Sommaire n°1 octobre 2001
 Editorial  Cerveaux et machines
 Complexité et sécurité  Technologie pour l'informatique
 L'informatique vue par l'entreprise  Ethique et technique
 
Complexité et sécurité
 

Réflexions sur les provisions et non valeurs (Write-offs) dans les sociétés high-tech

Par Jacques Ninet.

Pendant les deux dernières années du " bull market " et particulièrement entre l'automne 1999 et le printemps 2000, l'actualité bruissait de " success stories " boursières : telle entreprise, de la high tech, de l'Internet ou de la bio technologie, affichant 1 million de chiffre d'affaires et 2 voire 10 millions de pertes, introduite en bourse à 20, 50 ou 100 millions, valait aisément cinq ou dix fois plus, quelque temps après.

Chacun ou presque pouvait se vanter d'avoir en portefeuille une start-up grâce à laquelle il avait en peu de temps décuplé -au moins- sa mise.

Le chiffre d'affaire moyen annuel des 505 valeurs introduites sur le marché américain en 1999 était de 22 millions de dollars et la perte moyenne de 13 M USD. Sur ce marché où ont été levés 66 milliards de dollars, soit 6 fois le CA existant (!), la performance moyenne des titres sur le prix d'introduction s'élevait, à mi-décembre 99, à plus de 150% !

Parallèlement les capitalisations boursières des stars du Nasdaq, Microsoft et Cisco, dépassaient à elles deux les mille milliards de dollars, tandis que leurs rivales plus jeunes - Lucent, Dell - intégraient le club sélectif des capitalisations supérieures à cent milliards de dollars.

Les rares esprits encore capables de s'insurger contre l'énormité de ces chiffres étaient alors (au mieux) qualifiés de rétrogrades et de grincheux. Le marché n'a-t-il pas par principe toujours raison ? Et tant que la demande est là, à quoi bon s'inquiéter ?

Aujourd'hui c'est à une autre course aux records que se livrent la plupart de ces mêmes acteurs. Cisco, Lucent, Nortel, JDS Uniphase ont fait reculer l'un(e) après l'autre les limites de pertes qu'une société privée (dans une grande économie libérale) peut (se permettre d') afficher.

Notre propos n'est pas ici de savourer une quelconque revanche, mais de continuer à nous étonner de l'indifférence que suscite la monstruosité de ces chiffres.
Bien sûr on objectera qu'il ne s'agit, pour l'essentiel que de destruction de richesse virtuelle.

Dans toute acquisition réalisée par voie d'OPE, le prix nominal de la transaction n'a qu'une importance secondaire.
Seule compte la parité d'échange sur laquelle s'entendent les porteurs d'actions des deux parties.

Les prix de marchés ne sont dans cette négociation que des éléments d'appréciation (on se rappelle que dans la fusion AOL-Time Warner, la parité était supérieure de 70% à ce qu'indiquaient les rapports de cours, en faveur des " absorbés ".
Ce prix sert en revanche, comptablement, à l'enregistrement de l'acquisition dans les comptes de la société absorbante.

Dans le cadre de leur croissance externe tous azimuts, les sociétés vedettes du secteur high-tech ont profité des valorisations exubérantes du marché pour gonfler leurs bilans en intégrant d'autres affaires, valorisées elles aussi de manière extravagante. C'est exactement ce que décrivait Michel Bon, PDG de France Télécom lorsqu'il qualifiait ses actions d'Assignats au moment de la mise sur le marché de Wanadoo (entretien au " Monde " 03 mars 2000).

Une fois ces valorisations revenues sur terre, c'est à dire dans bien des cas après des replis de l'ordre de 90%, les sociétés absorbantes n'ont d'autre recours que de constater la non-valeur correspondant à ces acquisitions.

Ainsi JDS, qui, il y a encore cinq ans, n'était qu'une " petite " société avec un chiffre d'affaires de 40 millions de dollars, a réalisé sur les deux dernières années une dizaine d'acquisitions pour un total de 39.2 milliards, lui permettant de porter son CA à 3,2 milliards ( !) pour le dernier exercice. Ce sont 38,7 milliards de ces achats qui viennent d'être passés en non-valeur…

L'effarant reste que de tels chiffres n'amènent pas à une réflexion un peu plus critique à l'égard du management stratégique de ces firmes.

De même lorsque telle grande banque européenne annonce remettre sur le marché la filiale de brokerage on-line qu'elle a payé plus de huit cent millions de dollars il y a un ou deux ans, personne ne s'interroge, a posteriori, sur la justification d'un tel prix…

L'irrationnel n'est donc plus réservé à la bourse !

Il est clair pourtant que la seule justification à ces errements, c'est le temps, la peur que dans la nouvelle économie, économie de l'urgence et de la précipitation, on ne puisse plus être ou premier ou second ou cinquième, mais seulement premier ou éliminé, qu'il s'agisse de maîtrise de la technologie ou de part de marché. Les dirigeants qui ont mené ces opérations aujourd'hui parties en fumée l'ont fait sous la contrainte de ce postulat. En reconnaissent-ils aujourd'hui l'absurdité ?