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Archives de la Lettre de l'Institut
Sommaire n°1 octobre 2001
 Editorial  Cerveaux et machines
 Complexité et sécurité  Technologie pour l'informatique
 L'informatique vue par l'entreprise  Ethique et technique
 
Technologie pour l'informatique
 

L'électronique sous le signe de la pérennité

Par Albert DUCROCQ.

Lors d'un exposé à l'Institut le 12 juin, François Anceau brosse un tableau de l'électronique faisant ressortir que, depuis la naissance du circuit intégré, les performances obéissent à une loi de croissance géométrique dont l'étonnante régularité contraste avec les vicissitudes de l'économie.

Ainsi son essor semble-t-il promis à se poursuivre au même rythme à l'échelle d'un horizon prévisible au point que les 3 années à venir devraient à elles seules nous assurer en capacités de mémoires et moyens de traitement plus que tout ce que nous avons enregistré dans la totalité du XXème siècle.

Le conférencier commence par rappeler que l'ordinateur est né d'une conjugaison de trois mouvements
1 - Le calcul mécanique (Pascal, Leibnitz, Schickart).
2 - La programmation dont le carillon automatique fut le précurseur avec ses gros cylindres et roues à picots avant que Jacquart imagine la carte perforée.
3 - L'algorithme, apparu en 1840 sur le calculateur de Babbage pour lequel Ada Lovelace écrivit des programmes.

Le calculateur électronique programmable vit le jour en 1942 avec MANIAC pour aider à calculer la bombe atomique avant l'ENIAC.

Stibitz construit un additionneur binaire sur une planche à pain tandis que l'on transpose la mécanique au tube à vide.

Eckert, Mauchly, Anatassov, Von Neumann et Turing apportent la contribution décisive en faisant en sorte que la machine puisse modifier ses programmes. Cependant le tube est éphémère.

Techniquement le grand pas est franchi avec le transistor, inventé en 1948, dont l'usage se répand en 1960, avant que le circuit intégré soit imaginé par Kilby. Alors, l'activité calcul passe au second plan, on parle d'information au sens le plus large.

Depuis 1972, la loi de développement est exponentielle pour
- le prix : il baisse de 30% l'an
- la complexité : de 2800 (avec du 4 bits), le nombre des transistors sur une puce atteindra 45 millions en 2002 avec le même code (ce qui permet de continuer à utiliser les vieilles machines). Intel a eu l'audace d'acheter à ses clients le droit d'usage. La largeur du trait n'est plus que de 0,12m m.

Cela se traduit par une subtilité du dessin des motifs comparable à celle d'une carte de la France sur laquelle apparaîtraient des détails de 10 m.

Autant dire que nul cerveau humain ne peut avoir la connaissance exhaustive d'un microprocesseur sans que cela l'empêche à la fois d'en avoir une excellente vue générale et de pouvoir comprendre le sens de tel circuit exigeant son attention.
Des " pouce micron " sont par ailleurs passés maîtres dans l'art d'utiliser au mieux sur une puce la surface disponible. Dans la foulée de ce mouvement, l'étape du 0,03 m m est annoncée pour 2010.

- Les performances : la cadence d'horloge est toujours plus élevée. Le cap du 1 Ghz a été franchi en 1999 avec le Pentium-3; on en est à 1,5 Ghz en attendant 2 Ghz tandis qu'augmente le nombre des opérations par cycle. 8 cycles pour une opération étaient nécessaires sur le 380.

Leur nombre est tombé à 2 sur le 486, puis - avec les Pentium - à 1, 1/1,5 et 1/2,5 grâce à des divisions du travail permises par le parallèle avec toutes les astuces des pipe-lines.

Il n'y a pas de limitation quant à la vitesse des déplacements sur une puce, mais elle est consommatrice d'une énergie croissante et un chauffage en découle. La puissance a crû jusqu'à 13 watts, moment où l'on a cessé de donner des chiffres réalisant qu'avoir tout sacrifié à la vitesse se traduisait par un lourd tribut : elle coûte cher.

On s'emploie à réduire la chaleur dissipée par des mesures telles que la mise en sommeil des parties non sollicitées de la puce et une réduction des tensions au point de ne plus envisager que 0,25 volt pour le 0,03 m m.

Le prix de la création d'un nouveau microprocesseur apparaît potentiellement comme un autre facteur limitatif. La seule conception revient à §100 millions pour élaborer un dessin des circuits. Il faut ensuite tabler sur §3,2 milliards pour la création d'une unité de production.

Ce fantastique mouvement a été commandé par une demande, aujourd'hui plus forte que jamais, essentiellement pour la production de jeux toujours plus séduisants dont les images sont consommatrices d'une gigantesque information.

Ainsi, pour satisfaire le plaisir des 10-20 ans, s'est développé un phénomène qui va très au delà d'une transformation de disciplines scientifiques et d'activités industrielles. Nous sommes entrés dans une civilisation d'objets intelligents avec une autre interface entre l'homme et son milieu.

Consécutivement à une véritable absorption des gammes d'ordinateurs par les micro-ordinateurs (vous avez aujourd'hui 10 Go sur un micro alors qu'il y a 10 ans un mainframe n'offrait pas 1 Go), on compte aujourd'hui à travers le monde 500 millions de PC installés et 6 milliards d'ordinateurs enfouis (en regard d'1 million d'unix et 10 000 mainframe).

Dans le brouillard, une seule certitude : la loi de Moore

Pierre Berger, Journaliste. Vice-président de l'ASTI (Association française des sciences et technologies de l'information).

Sur les technologies de l'information, depuis un demi-siècle qu'elles s'organisent autour de l'informatique, on a dit tout et son contraire.

Tantôt de grands optimismes s'appuient sur une avancée technologique, l'enthousiasme d'un entrepreneur et quelques études de marché pour promettre la lune à court terme.

Tantôt de profonds pessimismes diffusent à partir d'une panne, s'amplifient à la suite d'un plan social et s'enfoncent jusqu'aux abysses de philosophies néo-, sur-, hyper- ou post- quelque chose.

Il est tout de même une loi prévisionnelle qui ne s'est jamais démentie depuis sa formulation par Gordon Moore en 1965 : le nombre de circuits électroniques implantés sur une puce de silicium double tous les dix-huit mois. Et l'ensemble des experts s'accordent pour lui donner une validité d'encore dix ans au moins.

Et cette loi historico-physique se traduit en pratique pour le marché par une formule approximative mais qui elle aussi se confirme au fil des décennies : "Pour le même prix, on en a deux fois plus tous les dix-huit mois", qu'il s'agisse de puissance de calcul, de capacités de stockage sur disques ou de bande passante en télécommunications.

Il est donc raisonnable, pour les décideurs de 2001, de parier sur une continuation de ces progrès pour tout investissement même à long terme. Mais, hélas, il n'est pas aisé d'en tirer des conclusions pratiques pour le lancement d'une start-up ou la re-localisation d'un site industriel !

La loi de Moore va de pair avec une augmentation, elle aussi exponentielle, du coût unitaire des lignes de fabrication de circuits. Elle fonctionne dans une économie de marché où la compétition érode les marges en permanence. Elle s'inscrit dans une logique du désir plus que du besoin... et le désir a ses raisons qui ne se conforment pas sans caprice aux équations des prévisionnistes.

Quant à l'emploi, la loi de Moore déplace aussi, tous les ans, le seuil de rentabilité des automatismes.

D'où la menace constamment (depuis Aristote , quelques millénaires avant Moore) renouvelée du chômage. On l'a crue un moment écartée par l'explosion des "autoroutes de l'information" à la fin du siècle dernier. La multiplication actuelle des plans sociaux de grande envergure la remet à l'ordre du jour.

Bref, les technologies voient assez bien dans quel sens elles vont. Mais personne ne sait le traduire en un sens profond pour l'homme et pour les décideurs économiques et politiques