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L'homme,
remède pour l'homme
Par Jean MICHAUD, conseiller-doyen
honoraire de la Cour de Cassation.
La médecine, la chirurgie
progressent. Sans être encore des sciences (et peut être
n'est-il pas souhaitable qu'elles le deviennent), elles
bénéficient amplement des apports des sciences,
en particulier de la biologie.
Or, les moyens de ces progrès, leur source ne se situent plus seulement
dans la technique à partir de la matière mais dans l'homme lui
même.
En voici deux exemples :
Des vies sont prolongées, préservées
durablement par la greffe d'organes : reins, foie, poumon,
pancréas à partir de prélèvements
effectués sur donneurs vivants ou sur cadavre (et
dans ce cas on peut ajouter le cœur).
Ainsi, on en vient dans le
premier cas à mutiler un homme en parfaite santé avec
son accord explicite pour en préserver un autre
en état déficient.
Autre exemple : avant d'autoriser la mise sur le marché d'un nouveau
médicament et après travaux en laboratoire et sur l'animal, on
l'essaie sur l'homme (sain ou malade) dans la mesure bien entendu où l'on
peut considérer que le risque pour celui-ci est nul ou minime.
Dans ces deux situations
et à des degrés divers, on assiste à des
manifestations d'exemplaire solidarité. Une amplification
de ce mouvement se dessine.
Des travaux sont en cours pour utiliser des cellules embryonnaires en vue de
leur utilisation pour le traitement de certaines affections graves sous réserve
de compatibilité.
La législation actuelle s'y oppose mais il n'est pas exclu que son évolution
aille dans ce sens. Ces réalités et ces perspectives donnent à réfléchir.
Elles montrent que parfois le progrès en faveur de l'homme comporte
un prix qui se traduit par l'atteinte au corps de l'homme.
Les médecins
ont-ils perdu leur langue ?
Par Herbert GESCHWIND, professeur
associé aux Universités de Saint-Louis et
de Paris XII.
Les médecins disent
: " je vais voir un malade ". Que voient-ils ? Posent-t-ils
un regard sur son corps ? Pensent-ils lire dans son regard
ce qui ne s'exprime pas toujours par la parole ? Ou bien
le seul regard comporte-t-il aussi les autres moyens d'approche
du corps et de l'âme : le contact d'une main glacée
et tremblante, expression muette de l'angoisse, la voix
voilée qui n'ose pas dire, le regard qui fuit pour éviter
de rencontrer celui de l'autre ? Il est possible que certains
médecins aient perdu, provisoirement on l'espère,
définitivement on le craint, le plein usage de leurs
organes de relation pour sonder, deviner, explorer, interroger,
simplement parler.
De nos jours, ils ne cessent
d'instrumentaliser, depuis le malade, objet et non plus
sujet de recherche, jusqu'à l'approche relationnelle.
Le regard se fait endoscope, le toucher devient exploration
des profondeurs par l'imagerie des rayons X, de la résonance
magnétique, des ultrasons, tous outils qui traversent
le corps pour y détecter l'anomalie coupable.
Ce faisant, ils éloignent
plus qu'ils ne rapprochent l'humain fragile en quête
de secours de ceux qui ont mission de le lui apporter.
Tel le policier ou le juge d'instruction, ils s'acharnent
plus à identifier le coupable - virus, bactérie,
cellule atypique, caillot - qu'à aider, soutenir,
réconforter l'homme victime de ces agressions.
" Le regard médical
est doué désormais d'une structure plurisensorielle.
Regard qui touche, entend et, de surcroît, non par
essence ou nécessité, voit " dit Foucault.
Et il s'empresse d'ajouter qu'à l'exemple de Bichat,
Jackson ou Freud, la pensée médicale engage
de plein droit le statut philosophique de l'homme.
C'est celui que la médecine doit retrouver pour explorer le corps, non
comme obstacle à la perception d'autrui comme autre conscience mais,
selon Husserl, comme vecteur même de la découverte de l'alter
ego.
Le langage devient instrument
de cette découverte pour décoder le message
de l'être souffrant. " Que signifie son " je veux
mourir " : " aidez-moi à mieux vivre " ou bien " abrégez
ma vie devenue insupportable " ?
De ce lien par la parole naît le mutualisme entre soigné et soignant
: le premier bénéficie du savoir empathique du second alors que
celui-ci s'enrichit du vécu de son malade.
Qui sera chargé de ramener la langue perdue au médecin : le temps
retrouvé pour l'utiliser, la Faculté pour apprendre à s'en
servir, les poètes, les philosophes pour la modeler, peut-être
nous tous, les humains à qui elle a été offerte.
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