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Archives de la Lettre de l'Institut
Sommaire n°3 juin 2002
 Editorial  Cerveaux et machines
 L'informatique vue par l'entreprise  Technologie pour l'informatique
 Risques et complexité  Ethique et technique
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Ethique et technique

L'homme, remède pour l'homme

Par Jean MICHAUD, conseiller-doyen honoraire de la Cour de Cassation.

La médecine, la chirurgie progressent. Sans être encore des sciences (et peut être n'est-il pas souhaitable qu'elles le deviennent), elles bénéficient amplement des apports des sciences, en particulier de la biologie.
Or, les moyens de ces progrès, leur source ne se situent plus seulement dans la technique à partir de la matière mais dans l'homme lui même.

En voici deux exemples : Des vies sont prolongées, préservées durablement par la greffe d'organes : reins, foie, poumon, pancréas à partir de prélèvements effectués sur donneurs vivants ou sur cadavre (et dans ce cas on peut ajouter le cœur).

Ainsi, on en vient dans le premier cas à mutiler un homme en parfaite santé avec son accord explicite pour en préserver un autre en état déficient.
Autre exemple : avant d'autoriser la mise sur le marché d'un nouveau médicament et après travaux en laboratoire et sur l'animal, on l'essaie sur l'homme (sain ou malade) dans la mesure bien entendu où l'on peut considérer que le risque pour celui-ci est nul ou minime.

Dans ces deux situations et à des degrés divers, on assiste à des manifestations d'exemplaire solidarité. Une amplification de ce mouvement se dessine.
Des travaux sont en cours pour utiliser des cellules embryonnaires en vue de leur utilisation pour le traitement de certaines affections graves sous réserve de compatibilité.
La législation actuelle s'y oppose mais il n'est pas exclu que son évolution aille dans ce sens. Ces réalités et ces perspectives donnent à réfléchir.
Elles montrent que parfois le progrès en faveur de l'homme comporte un prix qui se traduit par l'atteinte au corps de l'homme.

Les médecins ont-ils perdu leur langue ?

Par Herbert GESCHWIND, professeur associé aux Universités de Saint-Louis et de Paris XII.

Les médecins disent : " je vais voir un malade ". Que voient-ils ? Posent-t-ils un regard sur son corps ? Pensent-ils lire dans son regard ce qui ne s'exprime pas toujours par la parole ? Ou bien le seul regard comporte-t-il aussi les autres moyens d'approche du corps et de l'âme : le contact d'une main glacée et tremblante, expression muette de l'angoisse, la voix voilée qui n'ose pas dire, le regard qui fuit pour éviter de rencontrer celui de l'autre ? Il est possible que certains médecins aient perdu, provisoirement on l'espère, définitivement on le craint, le plein usage de leurs organes de relation pour sonder, deviner, explorer, interroger, simplement parler.

De nos jours, ils ne cessent d'instrumentaliser, depuis le malade, objet et non plus sujet de recherche, jusqu'à l'approche relationnelle. Le regard se fait endoscope, le toucher devient exploration des profondeurs par l'imagerie des rayons X, de la résonance magnétique, des ultrasons, tous outils qui traversent le corps pour y détecter l'anomalie coupable.

Ce faisant, ils éloignent plus qu'ils ne rapprochent l'humain fragile en quête de secours de ceux qui ont mission de le lui apporter. Tel le policier ou le juge d'instruction, ils s'acharnent plus à identifier le coupable - virus, bactérie, cellule atypique, caillot - qu'à aider, soutenir, réconforter l'homme victime de ces agressions.

" Le regard médical est doué désormais d'une structure plurisensorielle. Regard qui touche, entend et, de surcroît, non par essence ou nécessité, voit " dit Foucault. Et il s'empresse d'ajouter qu'à l'exemple de Bichat, Jackson ou Freud, la pensée médicale engage de plein droit le statut philosophique de l'homme.
C'est celui que la médecine doit retrouver pour explorer le corps, non comme obstacle à la perception d'autrui comme autre conscience mais, selon Husserl, comme vecteur même de la découverte de l'alter ego.

Le langage devient instrument de cette découverte pour décoder le message de l'être souffrant. " Que signifie son " je veux mourir " : " aidez-moi à mieux vivre " ou bien " abrégez ma vie devenue insupportable " ?
De ce lien par la parole naît le mutualisme entre soigné et soignant : le premier bénéficie du savoir empathique du second alors que celui-ci s'enrichit du vécu de son malade.
Qui sera chargé de ramener la langue perdue au médecin : le temps retrouvé pour l'utiliser, la Faculté pour apprendre à s'en servir, les poètes, les philosophes pour la modeler, peut-être nous tous, les humains à qui elle a été offerte.