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Le viellissement cognitif
Vincent BLOCH, professeur émérite
de neurosciences, Université de Paris-Sud (Paris
XI).
Dans son intervention de septembre 2002,
Colette Fabrigoule, directrice de recherches au CNRS, a
mis l'accent sur la distinction entre les atteintes pathologiques
liées à l'âge et le vieillissement
normal du cerveau.
S'agissant de ce dernier, ont été rappelés les aspects
anatomo-physiologiques ainsi que leurs corrélats fonctionnels : la vitesse
de traitement de l'information s'abaisse dès l'âge de 20 ans,
les capacités de la mémoire de travail (stockage temporaire de
l'information en vue de son utilisation immédiate) diminuent dès
la cinquantaine et la mémoire explicite (le rappel conscient d'informations
sémantiques) s'altère ; enfin, les ressources attentionnelles
décroissent dès la soixantaine. Mais, en même temps, se
développent des expertises et des stratégies qui compensent ces
déficits et constituent, chez le sujet sain, ce qu'on peut appeler une
capacité de réserve cognitive.
Dans le cas des démences séniles - dont la maladie d'Alzheimer
est la plus fréquente - cette capacité de réserve permet
de retarder beaucoup les conséquences de la pathologie. C'est ce qui
ressort de la vaste enquête épidémiologique* effectuée
récemment, où, parmi les facteurs de protection, figurent en
première place le niveau d'instruction, la pratique d'activités
lors de la retraite, l'intensité des échanges sociaux, etc.
L'action de ces facteurs a été discutée à la lumière
des données neurobiologiques relatives à la plasticité cérébrale.
Enfin, il a été souligné que l'efficacité des traitements
symptomatiques actuels de la maladie d'Alzheimer dépend de la précocité de
leur mise en œuvre. A l'inverse des méthodes neurologiques qui
ne permettent pas actuellement de détecter les premiers signes de la
maladie, l'examen psychométrique des fonctions cognitives (des troubles
de la mémoire et de l'attention en particulier) autorise diagnostic
et pronostic.
*Effectuée récemment par
l'équipe "vieillissement" de l'Inserm
330 à Bordeaux et portant sur 4000 personnes.
La mesure du temps
: mécanismes
et bases neurales
Lors de son exposé de
novembre 2002, Françoise Macar, directrice de recherches
au CNRS, a montré que nous sommes capables d'estimer
la durée d'un son ou d'effectuer un geste au bon
moment, avec une précision que l'entraînement
affine (cf. la pratique musicale ou sportive). Quels sont
donc les mécanismes fonctionnels et les structures
cérébrales qui sous-tendent le codage et
la mémorisation des durées dites " brèves ",
de l'ordre d'une fraction de seconde à quelques
minutes ?
Plusieurs types de modèles neuromimétiques ont été élaborés
pour rendre compte des performances temporelles. La proposition la plus satisfaisante
est que l'encodage de la durée suppose l'accumulation d'impulsions internes
(les " bases de temps "), éventuellement produites par les
systèmes oscillatoires qui abondent dans l'organisme. Le nombre total
d'impulsions accumulées au terme de l'intervalle à estimer déterminerait
le jugement temporel, la durée subjective étant d'autant plus
longue que ce nombre est important.
Plusieurs facteurs modulent ce processus cumulatif. Un signal auditif ou visuel
de durée constante sera jugé plus long si la température
interne augmente. La prise de stimulants produit le même effet, et les
sédatifs ont l'effet inverse. On a étudié en détail
l'influence des substances dopaminergiques dans le cadre de programmes de conditionnement
temporel chez l'animal.
Tous ces travaux suggèrent que la vitesse d'accumulation des impulsions
peut varier. Par ailleurs, le niveau d'attention est un facteur critique. Un
biais attentionnel caractérise les jugements temporels en situation
de double tâche. Si l'on doit à la fois estimer la durée
d'un intervalle cible et effectuer une autre tâche au cours de cet intervalle
(identifier des mots présentés sur un écran, par exemple),
la durée subjective diminue à mesure qu'augmente le niveau d'attention
requis par cette tâche concurrente. Tout se passe comme si l'accumulation
d'impulsions pendant l'intervalle cible subissait des interruptions ayant pour
résultat une réduction quantitative.
Diverses structures cérébrales pourraient être impliquées
dans ces processus. Leur identification progresse à grands pas grâce à l'analyse
conjointe des données pharmacologiques et des indices comportementaux
chez l'animal et le sujet humain, au développement des techniques d'imagerie
cérébrale, et à l'étude de certains troubles neurologiques
tels que la maladie de Parkinson, due à la perturbation des systèmes
dopaminergiques striato-frontaux.
Les recherches actuelles privilégient l'implication d'un ensemble de
structures corticales (comme l'aire motrice supplémentaire) et sous-corticales
(en particulier le striatum) dans les processus d'encodage temporel et leurs
régulations attentionnelles. Ce réseau cérébral
indispensable à la mesure du temps est également essentiel au
contrôle des activités sensori-motrices.
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