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La plasticité cérébrale
A propos de trois séances
du groupe « Cerveaux
et machines » :
- Jean-Marc Edeline, directeur
de recherche au CNRS « Modifiabilité du
câblage
des aires sensorielles du cerveau »;
- Yvette Hatwell, professeur émérite
de psychologie « Cécité précoce
et cognition : suppléances naturelles
et artificielles »;
- Mario Wiesendanger,
professeur émérite
de neurophysiologie; « mécanismes
de l'exécution et de l'écoute
musicales ».
L'usage a prévalu d'appeler « plasticité cérébrale » la
modifiabilité durable du réseau de
connectivité nerveuse. Ce remodelage du
câblage nerveux, dont la structure initiale
est programmée dans le génome, se
manifeste de plusieurs façons.
Au cours
du développement postnatal précoce,
certaines structures se modifient, soit selon des
règles elles aussi préprogrammées,
soit sous l'influence de l'environnement (par ex.
par disparition d'éléments redondants
au profit des synapses les plus actives. Ce que
J.P. Changeux nomme « stabilisation sélective »).
C'est ce qu'on appelle l'épigenèse.
Mais les accidents du développement responsables
de déficits sensoriels (par ex. la cécité),
ou des blessures du cerveau entraînent aussi
des remaniements compensatoires à l'aide
de réseaux substitutifs. Inversement, l'usage
intensif ou répété d'une fonction
conduit, lui aussi, à des modifications
de la connectique réalisant ainsi une sorte
de frayage d'une voie particulièrement empruntée.
On peut y voir, de façon métaphorique,
la base de tout apprentissage ou mémorisation
.
C'est au thème de la modifiabilité du
câblage des aires auditives du cerveau que
Jean-Marc Edeline avait consacré son intervention.
On appelle cartes sensorielles la distribution
topographique, à la surface du cortex cérébral,
des aires d'aboutissement des voies sensorielles,
selon leur organe d'origine, les qualités
et l'intensité de leur stimulation. On établit
ces cartes par le recueil, en surface, des potentiels évoqués
par l'excitation brève d’un point
précis de l'organe périphérique
avec un stimulus aux caractères précisément
définis. Ces cartes délimitent des
territoires dont la surface est proportionnelle à l'importance
fonctionnelle de la modalité représentée.
Elles sont très semblables d'un individu à l'autre.
Mais, après des mutilations
périphériques, elles
se reconstituent en reflétant les conséquences
de ces mutilations. Plus spectaculairement, elles
se modifient par accroissement de la surface
où apparaissent
les réponses quand les régions
représentées
(les doigts, par ex.) ont été utilisés
plus que de coutume dans une tâche d'apprentissage
impliquant exploration manuelle et maniement.Pour
la sensibilité auditive, les surfaces
de projection cérébrale des voies
en provenance de l'oreille interne sont réparties
selon la fréquence des sons.
Chez l'animal,
on peut observer, au niveau même d'un neurone
individuel, une réponse maximale pour
une fréquence donnée. Or, Jean-Marc
Edeline nous a montré que, si un son de
fréquence
voisine à celle-ci est proposé comme
signal dans une épreuve d'apprentissage,
la réponse du neurone considéré se
déplace en faveur de cette nouvelle fréquence,
devenue, pour l'animal, signifiante. Ce changement
s'effectue en quelques séances, alors
que les modifications de la cartographie auditive
corticale n'apparaissent qu'après plusieurs
mois d'apprentissage - ce qui traduit sans doute
le recrutement progressif d'une population plus
nombreuse de neurones en charge du traitement
de cette information particulière.
Chez l'homme, on observe des phénomènes
similaires. C'est ce qu'a rappelé Mario
Wiesendanger, neurophysiologiste et violoniste
amateur, à propos des musiciens professionnels
ou très entraînés. Par ex.,
chez les instrumentistes à corde, la représentation
corticale des doigts de la main gauche, surtout
chez les sujets ayant commencé jeunes l'apprentissage
de la musique. Ceci suggère, comme dans
d'autres cas, l'existence d'une période
critique pendant laquelle la plasticité cérébrale
est maximale. Le cerveau des musiciens précoces
présente aussi un volume du corps calleux
(faisceau de fibres qui relie les deux hémisphères)
plus important que celui de musiciens plus tardifs,
qui semble pouvoir favoriser la coordination précise
entre les deux mains.
C'est sur cette coordination chez les violonistes
que portent les travaux récents de Mario
Wiesendanger. Pour les instrumentistes à corde,
la coordination droite-gauche est en jeu dans des
actes très asymétriques. Grâce à un
système d'enregistrement des mouvements
des doigts et de ceux de l'archet, M.W. a mis en évidence
les « défauts » de synchronisation
ne dépassant pas quelques dizaines de millimicrons
(d'ailleurs non perçus par l'oreille), mais
a montré aussi que, chez les professionnels
répétant successivement le même
morceau, les trajectoires des mains se superposent
complètement d'une fois à l'autre.
Nous avons également rencontré le
problème de la plasticité cérébrale
dans la présentation d'Yvette Hatwell « Cécité précoce
et cognition ». La cécité précoce
-de naissance ou de la première enfance-
pose la question de savoir comment et dans quelle
mesure le développement des autres systèmes
perceptifs (le toucher et l'audition surtout) permet
de pallier la déficience visuelle. Les résultats
des études rigoureuses de psychologie expérimentale
auxquelles elle a procédé, chez les
nourrissons, les enfants d'âge scolaire et
les jeunes adultes, montrent principalement que
les retards qui peuvent apparaître au cours
du développement sont généralement
rattrapés par l'effet d'exercices appropriés.
L'examen des résultats dus aux prothèses
de substitution sensorielle automatique visuo-tactile
fait apparaître que les suppléances
naturelles, surtout si elles sont renforcées
par une pédagogie adaptée, l'emportent
sur les suppléances artificielles.
La réalité de
cette suppléance est attestée par
les données de l'imagerie cérébrale
: la représentation corticale de la main
est plus importante chez les aveugles, que chez
les voyants, et plus importante chez ceux qui lisent
en braille avec trois doigts, que chez ceux qui
lisent avec un seul.
En outre, il a été montré que
les aires visuelles primaires des aveugles précoces
sont activées quand ils effectuent des tâches
de discrimination tactile ou pendant la lecture
du braille. Tout se passe comme si la dégénérescence
des projections visuelles avaient attiré des
axones provenant d'autres voies sensorielles.
Ce
phénomène a bien été observé dans
l'expérimentation animale ; des contacts
synaptiques vacants attirent des branches d’axones,
parfois très distants, dont l’extrémité forme
une nouvelle synapse pleinement fonctionnelle.
C'est ce qu'on appelle le bourgeonnement collatéral.
Ce mécanisme a une grande
importance dans les processus de réparation
fonctionnelle après lésion. Il n'a
pas été observé en
l'absence de lésion initiale, mais plusieurs
autres mécanismes connus contribuent à la
capacité de remodelage des réseaux
sous l'effet de l'exercice. On sait maintenant
que, dans certaines structures comme l'hippocampe,
des cellules souches non différenciées
sont présentes chez l'adulte et peuvent,
par division, créer de nouveaux neurones.
On sait surtout que, dans cette même structure
- et dans d'autres - certaines synapses possèdent
un double mécanisme de transmission. Un
premier assure la transmission « normale »,
et un second est mis en oeuvre lors de sollicitations
répétées et insistantes.
Ce dernier mécanisme, maintenant connu
jusqu'à ses
bases moléculaires, permet une augmentation
importante et durable du facteur de transmission
synaptique, rendant ce passage privilégié.
Par Vincent Bloch. |